Journaux et lettres de Poilus, par Léane et Alexis

(actualisé le ) par Nicolas Prévost

Dans le cadre de l’atelier de généalogie, Léane et Alexis ont imaginé des récits de journaux et lettres que leurs aïeux auraient pu écrire à leurs proches.

Léane MALLARINO (303) a imaginé le journal personnel qu’aurait pu tenir son arrière arrière grand-mère Marie JUNINO, mariée à Jean FERRARO, parti à la guerre. Leur fille Juliette est née à Correns, dans le Var, le 12 juillet 1914, au moment où débute la guerre.

Correns, le 12 juillet 1915,

Cher Journal,

Voilà quatre saisons que je n’ai pas écrit de nouvelles. Depuis la naissance de Juliette, il y a un an, et pas un jour de plus. Nous avons organisé une petite fête en l’honneur de sa première année de vie, aujourd’hui ! Mais aussi sa première année de guerre.

En effet, j’ai eu une année difficile. L’an dernier, vers début août, des militaires de l’armée de France sont venus chercher des hommes volontaires, pour partir au front. Et c’est en juillet dernier que les Allemands ont déclaré la guerre à la France. Mon Jean était resté, jusqu’à décembre. Il a du partir pour Paris... j’ai oublié la raison de son départ. Il m’a envoyé un courrier, que j’ai reçu la semaine dernière. J’étais fière de le montrer aux femmes du village.

Et les femmes, je peux en parler, il n’y a plus que ça. Tous les hommes s’en sont allé. Certains, au combat, d’autres, ailleurs, et d’autres encore sont déjà bien haut, contrairement a leurs vieux amis qui pataugent dans la boue des tranchées... Le mari de Géraldine n’est plus. Il était bien gentil, j’en suis désolée.

Myriam et sa sœur, Céline, sont devenues des « marraines de guerre », et quel acte solidaire que celui-ci : elles écrivent aux poilus n’ayant personne avec qui correspondre, et leurs envoient des cartons remplis de pain, de fruits secs, et d’autres aliments qui se conservent longtemps. Des étales de fruits et d’olives sèchent au beau soleil d’Août sur la place du village, devant l’église. L’église, nous y allons tous les jours, avec Marie-Ange, Jeannette, et ma fille. Nous déposons des fleurs sur l’autel, pour encourager nos chers hommes si loin de nous déjà.

Je ne pensais pas dire cela un jour, mais les hommes de Correns me manquent, et les petits chenapans qu’ils ont laissé ne sont pas suffisants pour combler ce vide. L’ambiance qu’ils apportaient : leurs rires et leur pastis sur les tables du bar, leurs allées et venues dans la maison pour m’enlever Jean et l’amener au champs d’oliviers... Je ne souhaite qu’une chose : leur retour.

Ginette est partie dans le froid de Janvier, en tant qu’ « ange blanc ». Elle offre son aide d’infirmière auprès des soldats, proche des fronts. Nous n’avons aucune nouvelle depuis son départ.

Je passe du temps sur la place du village, à faire mes courses, ou discuter un peu. Je me change les idées, autrement je ne pense qu’à tous nos hommes coincés là-bas, sans que nous ne sachions ce qu’ils deviennent.

Des amies se sont décidées à suivre Myriam et sa sœur, en tant que « marraines de guerre », pour partager leurs reçus, ou bien s’aider à les écrire. Céline m’a lu un courrier, arrivé au village il y a quelques lunes. Le pauvre homme semblait ne plus tenir, il ne supportait plus la vue, l’odeur, et le ciel rempli de fumée comme un jour d’énorme orage. Il avouait penser à vouloir s’auto-mutiler et quitter les dizaines de cadavres qui l’encadraient. Ce sont bien des hommes courageux qui affrontent tout cela.

L’homme, disait-il, n’est qu’imbus de tout, d’argent et de sang, si ce sont les seules choses qui peuvent lui apporter une puissance métaphorique, qu’il image avec du territoire, qui appartient à tous, finalement. Il remerciait mille fois Céline de lui permettre de sourire, car la joie manquait sur les visages, là ou il était. Elle en avait les larmes aux yeux, ma Céline. Elle, si amusante d’habitude, si énergique.
Nous ne sommes qu’une cinquantaine de femmes, au village, désormais. Dont une dizaine qui vivent dans la colline : au Rayol, ou au Pigeonnier, là où nous nous promenons parfois avec Jean, pour rendre visite à Mireille. Je ne l’ai presque pas vue, ces temps-ci, mais j’irai chercher du miel chez elle, dans peu de temps.

Je n’ai pas d’occupation réelle, comme Ginette ou Myriam... j’espère en trouver une. Je veux aider, à mon tour.

Journal, je t’ai aimé.

Correns, le 3 novembre 1916,

J’écris vite ces lignes. Je vais envoyer Juliette en Bretagne, dans la famille éloignée de Jean, je la saurai en sécurité. Hier, dans le village, des affiches se trouvaient sur chaque mur. Toutes les grandes usines demandent de l’aide aux femmes, pour construire des armes, et autres éléments meurtriers... Ils cherchent des « munitionettes ». L’appel vient de Lyon. Je te joins à Juliette pour ce voyage. Ce sera Albertine qui vous emmènera à Carnac. Je vais à Lyon, travailler, et à la fin de cette guerre infernale, je te retrouverai, avec Jean, chez ses cousins. Je lui ai écrit, je l’ai prévenu.

Prend bien soin d’elle, je te confie ma vie, en te confiant cette enfant !

Je joins également une lettre à la famille pour leur expliquer les événements, et tu sais, elle te lira, elle saura, ma Juliette, quand elle saura lire, elle te lira et elle saura combien j’ai aimé cette vie !

Promis. Prend bien soin d’elle. Vous me manquerez. Ce seront ici les dernières lettres que je graverai sur tes pages, et les dernières larmes que je me permettrai de laisser couler.

Prend bien soin d’elle... Adieu.

Alexis VERDIN (308) a imaginé la lettre qu’aurait pu écrire son arrière arrière grand-père Victor GIMELLE, né le 17 juin 1876 dans le 15ème arrondissement de Paris et mort pour la France le 31 mai 1915 à Écurie (Pas-de-Calais) pendant la bataille d’Artois. Victor GIMELLE était marié à Jeanne GALLOIS et leur fils André est né le 22 mai 1914, peu de temps avant le début de la Grande Guerre.

Victor GIMELLE (1876-1915) en mai 1915
Écurie, Pas-de-Calais, le 12 février 1915,

Chère Jeanne,

Il me devient difficile de communiquer avec toi, même si je ne t’ai pas beaucoup écrit ces derniers temps. J’ai reçu toutes tes lettres, je n’ai pas eu le temps de répondre pour chacune.

Cela va faire 9 mois qu’André, notre enfant, est né, je l’ai bien trop peu vu. Mais rassure-toi, je viens d’obtenir une permission de quitter Écurie pour rentrer à la maison te voir avec André. En revanche, je n’aurai pas beaucoup de temps, mais j’ai tellement hâte !

Heureusement que tu n’es pas en ce moment avec moi, tu souffrirais rien que de voir le champ de bataille. Je n’en peux plus de la guerre, je suis pressé qu’elle s’arrête, j’ai un ami qui est mort sous mes yeux c’est très difficile à voir. Ici les conditions de vie sont très difficiles, l’eau est sale, on doit dormir dans les tranchées pendant que les autres soldats font la guerre. Je ne veux plus t’inquiéter. On va se revoir très vite avec André.

Je te préviendrai de mon départ, donc préviens nos amis et la famille.

Je t’embrasse,

Victor
Victor GIMELLE, sur le monument aux morts de Cruzy-le-Châtel, dans l’Yonne